LA FABRIQUE DU CANCRE?

Publié le par Pat Rifoe

L’institution universitaire camerounaise, l’institution publique existe depuis les années d’indépendance. Après le fonctionnement de l’unique université de Yaoundé, la réforme de 1993 a conduit à la création des universités de Yaoundé II, Douala, Buéa, Dschang auxquelles il faut désormais adjoindre l’Université de Maroua et celle de Bamenda. Cette lecture quantitative des institutions universitaires sera délaissée dans le cadre de la présente contribution. En effet, il s’agit moins de relever les capacités d’encadrement nouvelles offertes par la multiplication des institutions que d’élucider ses modes de fonctionnement. La question posée est celle de savoir comment fonctionne l’université ? Que produit-elle ? Ce questionnement pourrait se complaire à l’analyse des textes régissant le fonctionnement de l’institution. On serait conduit à réaliser une analyse en décalage avec les pratiques telles qu’elles émergent du terrain. Le parti pris retenu ici est celui de l’analyse des pratiques. En ce sens, il ne s’agira d’aucune façon de mettre en perspective ces pratiques sous le rapport des normes prescrites par les textes. La lecture, inscrite dans une perspective foucaldienne conduira à considérer l’Université comme un dispositif. Dispositif normant et normalisant. Au sein du dispositif on peut repérer des sujets ; sujets–enseignants, sujets-étudiants et sujets-personnels d’appui. Chaque catégorie de sujet sera considérée comme une entrée pertinente. La notion de dispositif ouvre également sur les normes en ce qu’elles travaillent les sujets au plan bio et pycho-politique. Ces différents sujets sont organisés et articulés dans les interactions qu’il importe d’élucider, tout autant que le rapport du dispositif universitaire à la société, à la production de la recherche, à l’ingénierie de l’enseignement. Prendre le parti d’une entrée par le dispositif conduit à considérer les sujets assujettis c'est-à-dire produit par le dispositif, mais également comme dotés d’une rationalité propre qu’ils se ménagent dans les marges de manœuvres qu’ils construisent. Les sujets sont souvent des acteurs dont la rationalité explicite les pratiques. Le dispositif universitaire est ainsi considéré comme contraignant et habilitant des conduites. Cette mise en docilité des corps et des esprits concourt à une efficience maximale du dispositif à savoir ; maximiser la fabrique du cancre. Il s’agit là de la fonction stratégique du dispositif universitaire. L’hypothèse problématique de notre contribution pose que le dispositif universitaire dans ses modes de recrutement et de valorisation des sujets enseignants, les pratiques pédagogiques ainsi que la gestion de ses instances est producteur du cancre. La notion de cancre renverra aux sujets du dispositif, quelque soit les places occupées au sein de l’institution universitaire. Dans la première partie de cette réflexion, le recours au sujet-enseignant nous servira de porte d’entrée. Les contributions à venir auront pour entrée le sujet-étudiant, l’énonciation du dispositif et ses relations avec les différents mondes sociaux qui constituent son environnement. Une des composante essentielle du dispositif universitaire est le corps enseignant. Avec les étudiants, il constitue le socle sur lequel repose le système universitaire. Au delà des textes en vigueur, comment sont recrutées les personnes à qui, les cervelles de nos jeunes frères et de nos fils sont confiées ? Comment pratiquent-ils la recherche ? Quelles sont les pratiques pédagogiques qu’ils développent ? Quelle est la trajectoire du sujet-enseignant une fois inscrit dans le paysage universitaire ? Comment nos enseignants gèrent-ils les universités qui sont leur monde propre ? Les modes de recrutement des sujets-enseignants ; de la consonance onomastique aux logiques affinitaires Sans que cela soit systématisé au sein de toutes les universités camerounaises, les critères de recrutement vont de la consonance onomastique aux logiques affinitaires. Les aspects qualitatifs du dossier de candidature sont inconsidérés. Dans certaines universités camerounaises, des candidats au recrutement sont recalés parce que n’ayant pas le « bon nom ». D’autres personnes parviennent à se faire recruter dans des universités pour des raisons purement affinitaires. Ainsi de tel individu qui fut, des années missionnaires, dispensant des enseignements en cycle Master sans que son expérience professionnelle ou son CV justifiât cette qualité. Tel autre individu, bon client des différents médias, a été recruté au mépris des réserves du conseil de département. Ce dernier faisait valoir l’incohérence de son cursus et, facteur aggravant, l’absence des diplômes requis dans son dossier. A coté de ces critères, les mentions aux différents diplômes qualifiants ont cessé d’être des éléments d’appréciation des dossiers de candidature. Il est désormais courant d’être titulaire d’un DEA/ Master avec une mention passable et se faire recruter comme enseignant. A la part grandissante d’arbitraire caractérisant les pratiques de recrutement dans nos universités, s’est surajouté le coup de boutoir porté par le gouvernement personnifié par le président de la république. Sous prétexte de prévenir la contagion au Cameroun du printemps arabe, il a été en hâte décidé de recruter pour les besoins des différents corps de la fonction publique 25.000 jeunes. L’enseignement supérieur bénéficiant de 1000 personnes dans le contingent. Nul ne sait aujourd’hui combien parmi les recrutés de l’enseignement supérieur sont en service. Toujours est-il qu’au mépris des textes en vigueur, un millier d’individu a été recruté, affecté dans des universités sans qu’aucune audition n’ait lieu. Ni au sein d’un département, ni nulle part ailleurs. L’arbitraire présidentiel se substituant aux arbitraires des baronnies locales. Sans faire l’hypothèse qu’une armée de bras cassés a pu, l’occasion faisant le larron, rejoindre le corps de l’enseignement supérieur, il suffit d’évoquer les différentes initiatives des vacataires et autres ATER recalés dans la première vague de recrutement pour élucider les critères ayant présidé au dit recrutement. L’argument majeur qu’invoquaient les différents collectifs spontanément créés consistait à postuler que leur expérience du terrain était un critère suffisant et nécessaire pour n’être pas recalé. Autrement dit, pour enseigner à l’université, il faut justifier d’une expérience quelque soit les modalités ayant permis de l’acquérir. Enseignant en transition et chercheur à mi-temps Enseigner à l’université suppose de dispenser des heures de cours tout en développant une activité de recherche. L’enseignant doit mettre à la disposition de ses étudiants un support de cours répondant aux objectifs assignés à l’enseignement. Cette tâche donne lieu au développement de pratiques originales. Grâce aux technologies de l’information et de la communication, certains enseignants ont érigé le principe d’économie en modus vivendi. Des syllabus sont téléchargés à partir d’Internet et directement servis aux étudiants tout en dissimulant l’origine du document. Les étudiants futés découvrent alors au détour d’une page Google comment les enseignants concoctent les cours à eux dispensés. Certains enseignants poussent le vice jusqu’à télécharger des pages de l’encyclopédie Wikipédia qui sont servis aux apprenants. Cette pratique tient à peine compte des objectifs assignés aux enseignements dispensés. D’autre part, l’actualisation des syllabus est une pratique à géométrie variable. Certains syllabus donnent l’impression d’être clos à l’instar de la bible. Ils ont l’âge de Mathusalem. A les parcourir, la connaissance dans le domaine en question s’est figée au déluge. D’autres développent de manière systématique la valorisation de leur expertise en googlelisation. Les syllabus copiés sur Internet sont vendus aux étudiants. Une violence à peine symbolique s’exerce alors sur ceux qui ne seraient pas enclins à payer le prix fixé. Les bonus sont promis aux plus dociles tandis que les autres se voient menacer d’exclusion aux galops d’essai. Quant à la recherche, elle est le parent pauvre de l’activité d’enseignant-chercheur. Bien entendu, on est chercheur lorsque vient le moment de percevoir la prime de recherche. Mais au-delà de l’engouement à faire un voyage pour Yaoundé pour être humilié sous le soleil et la condescendance de fonctionnaires ignorant tout de Socrate, qui cherche quoi ? La publication d’articles et la participation aux colloques sont assujetties au changement de grade. Les efforts de publication se concentrent sur moments où la perspective de la retraite aidant, on se mue en chercheur le temps de repousser de quelques années la retraite qui point à l’horizon. Une fois le changement de grade acté, la casquette de chercheur est mise en hibernation. L’encadrement des thèses et autres mémoires de DEA/ Master, se caractérise par l’inexistence de séminaires. Le souci premier de certains sujets-enseignants est avant toute chose d’apparaître comme encadreur sur la première de couverture, ils laissent les étudiants dans la nature. Se savent-ils pris dans un contrat engageant sur des devoirs de la part des enseignants et des exigences de la part des étudiants? On peut en douter. Les directeurs de thèse développent d’une part des pratiques mandarinales qui structurent, chez les plus jeunes, le syndrome de l’enfant battu. Le dirigé, pour un directeur, c’est le corvéable à merci. Il assure les charges de cours pour lesquelles son directeur perçoit un salaire. Il corrige les copies de Contrôle continu et d’examen. Il s’occupe en outre des affaires personnelles et familiales du directeur. Il lui arrive ainsi de faire le garçon de course pour son directeur. Le dirigé, volens nolens doit pouvoir être disponible et mobilisable nonobstant l’heure et la distance le séparant de son mandarin. L’excuse à cette pratique mandarinale consiste à postuler qu’elle permet aux dirigés de se faire la main. Ayant vécu et s’étant construit dans ces pratiques mandarinales, les plus jeunes tendent naturellement à reproduire ce schéma, qu’ils critiquaient par ailleurs. Le syndrome de l’enfant battu tourne à plein régime ! Lorsqu’un étudiant -surtout thésard- parvient à terminer la rédaction de son mémoire, il pense être au bout du tunnel. S’il l’est, qu’il ne s’y trompe pas. Il s’agit de l’entrée ! En effet, le délai d’évaluation d’une thèse oscille entre 1 et 8 ans. Des doctorants ayant déposé une thèse en 2001, se retrouvent à soutenir publiquement cette dernière 10 ans plus tard. Sans parler de la mise à jour que ceci requérait, cet art de faire traduit la logique implicite habitant le sujet-enseignant. Il faut retarder autant que possible l’entrée de nouveaux impétrants – menaces éventuelles – dans le corps enseignant. Les situations de rentes créées et savamment entretenues sont ainsi préservées par quelques archevêques disciplinaires. En outre, il faut considérer le statut d’enseignant et la présence à l’université comme une période transitoire. Transitoire vers les postes dans les différentes administrations et ministères, mais également vers les postes de responsabilités au sein des universités. Lorsque survient une nomination, l’empressement à quitter l’université est manifeste, l’article 2 de l’acte de nomination aidant ! La gestion des universités : gestion d’épiciers ? Le Cameroun cela est un truisme est truffé d’économistes et de professeurs d’économies. Certains sont recteurs comme leurs collègues d’autres disciplines. Etre recteur, vice-recteur ou doyen permet de s’assurer de menus avantages pour lesquels certains renieraient jusqu’à leur science. On se mue alors en prestataire de service, fournissant à son université, sa faculté ou son institut des services alors même qu’on en est l’ordonnateur budgétaire. Sous d’autres cieux, cela serait un conflit d’intérêt. Mais, « le Cameroun c’est le Cameroun !». Cette situation conduit à des arbitrages tels ; la prééminence accordée au paiement des prestataires sur toute autre dépense. Dans le même temps, le personnel enseignant non permanent attend souvent 1, 2 voire 3 ans pour être désintéressé. Etre responsable permet également de manger à tous les râteliers. Gervais MENDO Ze inventât le principe de la supervision générale. Les responsables universitaires l’ont réinterprété en figurant sur tous les états pouvant être produits au sein de leurs institutions. Dans la ville de Douala, certains dépositaires de budget sont aussi des usuriers bien connus des commerçants de la ville. Les fonds des facultés sont ainsi mobilisés dans des opérations spéculatives dont le seul but est de rapporter une plus value individuelle et privée aux responsables gestionnaires. L’université camerounaise : faire du cancre en série? Au détour de ce rapide survol du sujet-enseignant, on peut s’interroger sur la viabilité à long terme de notre système universitaire. On entend dire que le Cameroun émergerait en 2035. Sans une université compétitive, n’est ce pas là une incantation additionnelle? Il faudrait alors la ranger dans une boite à idée aux cotés des « grandes ambitions », des « grandes réalisations » de la « rigueur et de la normalisation ». L’enseignant camerounais tel qu’il a appert au sein du dispositif de formation universitaire est-il tourné vers les enjeux de compétitivité pour l’innovation ; de développement par la production de savoir faire endogènes? N’y a-t-il pas dans la valorisation d’un certain habitus de l’enseignant d’université ; chercheur à mi-temps, enseignant en transition, prestataires de service les germes d’un génocide intellectuel de la société camerounaise?

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Publié dans Penser le Cameroun

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Y
<br /> 1- j'ai reconnu votre satire, elle se veut toujours aussi aiguisée, sachant que vous auriez vous même pris part aux mandarinades ; mais ne polémiquons pas ! <br /> <br /> <br /> 2- vous avez parlé de 3 niveaux de lecture : sujets et omis la participation des "sujets-personnels d'appui" à cette pandémique fabrique du cancre là ! n'est ce pas que par leurs attitudes somme<br /> toute aussi mandarinale que kafkaïenne, y contribuent ; dans la reproduction de l'enfant battu ? mais alors, on reviendra encore et encore à cette notion que l'on se refuse toujours plus<br /> d'aborder : celle de la MENTALITE ! (je censure la suite, j'ai déjà assez de problèmes comme ça !) <br /> <br /> 3- je crois que c'est plutôt "rigueur et Moralisation", mais ça ce n'est que croyance, avec toutes ces SIGNATURES, je ne suis plus sûr de grand chose !<br /> <br /> en définitive, heureux de constater que vous avez réussi à trouver un taille-crayon pour recommencer le plus beau des hobbies !  <br />
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P
<br /> <br /> Je vais peut être y apporter une suite inédite, qui ne soit pas en droite ligne de cette réflexion<br /> <br /> <br /> <br />