Quel sens pour la ‘’reconnaissance’’ dans le rapport citoyen-service public ?
Les étudiants camerounais ont exprimé leur reconnaissance au chef de l’ Etat à l’occasion de deux marches. Il s’agissait dans un cas comme dans l’autre de dire « merci » au chef de l’Etat pour les « 3 milliards» attribués à la gent estudiantine, et pour les 25 mille emplois promis lors du discours à la jeunesse du 11 février 2011. Ces marches de soutien sont le symptôme d’une tendance chronique de la société camerounaise, tendance qui consiste à exprimer sa gratitude à un tiers à chaque fois que ce tiers agit dans un sens favorable à nos intérêts. On voit ainsi des individus attendre que des signes de gratitude précèdent ou succèdent aux actions qu’ils posent. Des citoyens se plient à l’obligation d’exprimer leur gratitude à celui qui leur rend un service. Ils se sentent en quelque sorte l’obliger de ce tiers agissant. Exprimer sa reconnaissance à un tiers agissant n’a rien de nouveau, on peut tout de même s’interroger sur le sens que les uns et les autres attribuent à ces expressions de reconnaissance qui encadrent nos rapports sociaux.
Sans vouloir faire une analyse étymologique ,on peut trouver deux sens aux expressions de la reconnaissance qui sont exprimées par les citoyens vis-à-vis des tiers agissant. Le premier sens renvoie à une expression de la gratitude. Cette gratitude implique une situation dans laquelle l’action posée par le tiers agissant n’est pas fondée sur un droit de celui à l’endroit duquel il agit ou sur une obligation morale ou règlementaire du tiers agissant. L’action s’inscrit dans le régime du don, cas de figure comportant un obligé et un obligeant. L’obligé est redevable du don qu’il reçoit de l’obligeant et à ce titre comme le montre remarquablement Mauss dans l’Essai sur le don, le don appelle un contre don. Cette gratitude exprimée et manifestée est le signe d’une reconnaissance de ce devoir moral qui fait que sous une forme identique ou autre, dans une temporalité présente ou différée, une compensation est attendue de l’obligeant. L’obligé doit satisfaire au devoir moral dont l’expression de la gratitude est le symbole. Un cas limite de cette forme de reconnaissance s’exprime dans le domaine religieux. La bible nous enseigne ainsi que le salut est une grâce dont Dieu fait don à l’humanité. Cette grâce n’est pas en soi une obligation pour Dieu, et de ce fait, elle comporte une forte contrepartie. Il faut éviter de pêcher, ce qui permet de se « rendre digne » de la grâce dont l’humanité est gratifiée. La grâce peut être retirée à chaque fois que la contrepartie exprime insuffisamment la reconnaissance du régime de la grâce qu’est le salut.
La reconnaissance peut revêtir une autre signification. L’expression de la reconnaissance dans ses manifestations réfèrent à une obligation conventionnelle. Elle est ici fondée sur les usages. Elle se détache des droits et devoirs pour s’inscrire dans les conventions qui norment les rapports sociaux. Dans cette acception, il n’y a ni obligeant, ni obligé. Plusieurs situations de la vie courante inscrivent la reconnaissance dans cette veine. Lorsque je suis servi à un guichet, le « merci » que je donne à celui qui me sert est fondé sur les conventions de politesse. L’absence de ce merci n’induirait pas une modification de l’attitude du guichetier (du moins, pas dans le fond). Il me servira tout de même, mais les usages me recommandent fortement de lui donner du merci après qu’il se soit mis à mon service.
Deux significations qui renvoient à l’expression d’une famille identique d’actes ; l’expression de la reconnaissance. La gratitude d’une part ,les conventions de politesse d’autre part. On pourrait à bon droit se demander dans quel régime s’inscrivent les marches des étudiants de l’université. Mais cette question particulière recouvre une interrogation plus fondamentale qui est celle de la place des expressions de reconnaissance dans le rapport entre le citoyen et le service public. Notre propos n’est pas de proscrire les marques de reconnaissance dans le rapport entre le citoyen et le service public, mais d’interroger les significations de ces actions. Il nous semble en effet qu’une ambiguïté congénitale structure les expressions de reconnaissance que certains citoyens manifestent à l’endroit des agents investis de l’autorité publique. Qu’y a-t-il en effet de différent entre cet individu qui exprime par anticipation sa gratitude au magistrat pour la justice qui va lui être rendue(en lui versant un peu d’argent), et une marche dont l’objectif est de dire merci pour des emplois qui seront créés par le chef de l’Etat ? L’écart réside ici entre le caractère post et ante des actions qui sont encadrées par ces manifestations. Dans un cas comme dans l’autre, ces actions semblent s’inscrire dans une logique du don qui fait du citoyen un obligé devant marquer sa reconnaissance à l’obligeant soit par des prestations en natures (de l’argent ou des vivres à une certaine époque), soit par des prestations symboliques (montrer l’adhésion aux actions du chef de l’Etat).
Les citoyens qui acceptent de marquer ainsi leur gratitude dénient le droit qu’ils ont aux prestations qui leurs sont fournies, et les tiers agissant qui acceptent ou tolèrent ces expressions se positionnent en dispensateurs de « grâce ».Ils sont de ce fait en droit de recevoir de leurs obligés des prestations de diverses natures. Ces attitudes inversent l’ordre même du rapport entre les citoyens et le service public. Car en réalité, les agents investis de l’autorité de l’Etat sont des serviteurs, et ne sont ,ne sauraient être des dispensateurs de grâce. Le président de la république, comme le juge qui rend justice, tout comme le guichetier qui sert sont des serviteurs, ils ne peuvent attendre de leur maître un contre don autre que la satisfaction de servir. Les citoyens qui bénéficient de ces prestations sont dans leur droit le plus légitime et à ce titre il convient d’éviter de donner le sentiment qu’il n’en soit pas le cas.
Si jamais des marques de reconnaissance doivent être manifestées, maintenues, ces marques devraient s’inscrire dans la logique des conventions. Oui, les agents investis de l’autorité de l’Etat peuvent accueillir conventionnellement des marques de reconnaissance qui sont purement formelles. Il doit en être comme de la nécessité de dire bonjour, ou de répondre à un salut. Ayant dit cela, il nous faut préciser que la logique des conventions pour autant qu’elle s’inscrit dans la dimension formelle des rapports sociaux consacre des formes qui sont admises et partagées, tandis que d’autres seront toujours vues comme déviantes et stigmatisées. Il ne suffit pas de prétendre infuser à des actions en reconnaissance le régime de signification formelle pour qu’elles le soient. Elles le sont pour autant que les formes expressives qui sont prises sont perçues comme légitimes pour ces actions.