Réponse au capitaine Guérandi Mbara au sujet du ''mépris de la vie et mensonge''

Publié le par Pat Rifoe

Cher capitaine,vous publiez dans le quotidien Le jour  une note qui revient sur le rapport que le gouvernement camerounais entretien avec les événements consécutifs au match nul entre les Lions indomptables et les Lions du Sénégal. Ces événements ont conduit à des morts dont le bilan reste à établir. A travers cette tribune,vous questionner ce ''mépris de la mort'' qui fait le lit du mensonge notamment dans les propos du ministre de la communication. Votre analyse pour partir des éléments factuels reste cependant au gué d'une explicitation de ce qui se joue dans ce rapport de banalisation,de naturalisation qu'entretient notre gouvernement d'avec la mort des citoyens. Vous faites bien à ce propos de relever les propos d'Issa Tchiroma qui taxant de ''fou et de vendeur de cigarettes'' les personnes identifiées par le gouvernement comme décédées. Ces propos soulignent à suffisance cette dichotomie implicite entre ceux dont la mort peut interpeller le gouvernement,et ceux qui ne doivent attendre aucune sollicitude de sa part. Notre hypothèse à nous consiste à poser qu'il s'instaure au Cameroun une gouvernementalité de la population dont la mort constitue aujourd'hui un instrument majeur. Il s'agit d'un instrument de régulation de certains phénomènes qui affectent la population tels que le chômage. Nous ne lions donc pas ce rapport particulier à la mort avec les phénomènes bien connus de corruption et aux dérives qui caractérisent l'état de notre société comme vous semblez le faire,mais considérons que ce rapport est le marqueur d'une gouvernementalité à  rebours de celle thématisée par Foucault dans le cours au Collège de France;sécurité territoire et population. Nous allons rappeler l'hypothèse développée par Foucault dans son cours,pour montrer par la suite comment le rapport à la mort tel qu'on l'observe au Cameroun traduit le passage à une gouvernementalité inédite,celle qui régule la vie et les problèmes auxquelles la population confronte les gouvernants par la mort.

La gouvernementalité foucaldienne et la régulation de la vie

Dans son cours au Collège de France,Foucault thématise la notion de bio-pouvoir. Il s'agit d'un pouvoir qui émerge au XVIIe siècle. Le bio-pouvoir est un pouvoir qui s'exerce sur la vie ,sur les corps et la population.  Par le moyen de la discipline et de la sécurité,le gouvernement administre la vie individuelle et collective afin d'accroître la productivité de la société. La population est désormais considérée comme une richesse qu'il faut gérer,administrer par le moyens des disciplines et de la sécurité en vue de l'accroissement de sa productivité.

La police apparaît alors dans cette problématique de la gouvernementalité – gouvernementalité entendue comme  « l’ensemble constitué par les institutions, procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique de pouvoir qui a pour cible la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité» - comme un dispositif qui vise à accroître et maintenir le bon ordre social. La santé,les mœurs,la religion,la qualité de vie et l'hygiène relève de la police.

Le souverain dont le pouvoir était caractérisé par le passé dans ce qu'il avait le droit de donner la mort s'efface devant un souverain gestionnaire. Il faut désormais gérer la vie et ses aléas  en rapport avec la rationalité productive. Les disciplines et la sécurité en tant que dispositifs de normalisation visent à obtenir davantage d'obéissance et de docilité de la part des sujets. La population est bien dans ce paradigme un élément constitutif de la richesse des nations et l'économie politique devient la discipline qui oriente la gouvernementalité.

Qu'en est-il du Cameroun et que pouvons-nous dire de ce rapport à la mort que vous soulignez ? S'agit-il du bio-pouvoir comme le reconstruit Foucault?Pour nous,le rapport à la mort des citoyens tel qu'il appert dans la manière dont les éléments de la police au sens foucaldien du terme ôtent la vie aux citoyens,dans la manière dont cette perte de vie est dite dans la bouche de ceux qui gouvernent est le marqueur d'un passage du bio-pouvoir au thanato-pouvoir.

Du bio-pouvoir au thanato-pouvoir,donner la mort  comme dispositif de régulation de la population

La mort des citoyens camerounais à la suite de la rencontre Cameroun-sénégal,le tabassage des populations par des éléments de la garde présidentielle à Obala,les braquage dont les forces de maintien de l'ordre se rendent coupable,le traitement que nos malades subissent dans les hôpitaux publics,il y a là autant d'éléments qui se rapportent à une économie politique de la mort. Il s'agit de donner la mort aux citoyens de diverses manières.

On aide ainsi ceux qui sont malades à mourir par la qualité des soins qui leur sont offerts,par le soin qu'on leur consacre et l'empressement qu'on met dans les différents lieux de santé à s'occuper d'eux. Personne n'a connaissance d'instruments statistiques ayant pour but de mesurer le taux de mortalité dans les différents services de nos hôpitaux. Personne par le fait qu'un patient soit mort du fait d'une négligence avérée ou supposée du personnel médical n'a mis sur pied une commission dont les conclusions pourraient permettre d'améliorer la prise en charge des malades ou des usagers de ces services et plus encore de diminuer les taux de mortalité de nos services hospitaliers. Que la mort y survienne est dans l'ordre des choses. Cela est d'une banale normalité.

L'administration de la mort se fait également par le truchement des forces de maintien de l'ordre. Il semble acquis que la notion d'ordre soit liée à la population. Ôter la vie à quelques citoyens comme en février 2008,comme lors des événements du stade Omnisports,et comme lors du braquage d'Ecobank sont aujourd'hui normaux. Ceux là même qui sont censés administrés par la sécurité la vie sont des fossoyeurs avérés. Et si par malheur vous tomber sur un agent du BIR qui  veut  votre auto,il vaut mieux la lui céder avant qu'il ne prenne votre vie avec.

On peut également perdre la vie sur nos routes. Qu'il s'agisse de Douala-Yaoundé ou autres,la mort n'est pas bien loin. Et ce ne sont pas les campagnes de sensibilisation qui amélioreront l'infrastructure.

Tout les phénomènes cités plus haut ne sont pas nouveaux On pourra toujours arguer qu'ils surviennent en dépit des efforts du gouvernement pour les juguler. Ce qui est inédit dans la gestion de ces phénomènes,c'est qu'ils  indiquent le passage du bio-pouvoir au thanato-pouvoir.

Dans le bio-pouvoir,il s'agissait principalement de gouverner la vie en administrant les problèmes que la populations impliquait. Les maladies,l'hygiène,la sécurité constituaient des problèmes  et il fallait pouvoir les faire reculer. Ce qui devait contribuer à permettre à la population de s'accroître et d'augmenter la productivité de la nation.

Au Cameroun,désormais,confronté à des problèmes de chômage,de circulation des populations,de santé et d'hygiène,la régulation passe par la mort. C'est vrai,il n'en meure pas des centaines sur les routes,dans les hôpitaux,ou par le fait de nos braves pandores. Mais,mis bouts à bouts,ces morts sont signifiantes et conséquentes. Ces morts constituent une perte pour une nation qui aspire à plus de productivité. Une nation qui se veut émergente à l'horizon 2035.A moins... à moins que ces morts finalement n'apparaissent comme un bon moyen de réguler le chômage qu'on ne peut résoudre. De tempérer ainsi la circulation des personnes qu'on ne peut favoriser etc.

Le discours du ministre de la communication est assez parlant à ce titre. Il n'indique aucune compassion pour ce « fou et ce vendeur de cigarettes ».Il n'indique en rien une volonté de tirer au clair les circonstances de ces décès. Il ne présente pas ses condoléances aux familles éplorées.

J'ai souvent entendu le langage ordinaire dire du ''fou'' qu'il appartient bien à une famille. Et cet état ne lui prive pas de ces liens qui sont inaliénables. Fou et vendeur de cigarettes cela doit signifier non-humain dans la bouche du ministre de la communication. Cela évoque certainement l'apatride,le sans famille,celui dont personne ne viendra réclamer le corps. Cette saillie n'étonne pas ceux qui observent les réactions de notre gouvernement lorsque des situations mortifères surviennent . Qui se souvient de la dernière fois où la mort de citoyens camerounais dans un hôpital,sur les routes,du fait des forces de maintien de l'ordre a sollicité les gouvernants ? Mourez donc chers camerounais,cela fera toujours moins de personnes sur les routes,produira une baisse d'affluence dans les services hospitaliers,et le taux de chômage qui est inconnu ne s'en portera que mieux !

L’ère du thanato-pouvoir est en marche,et des camerounais mourront demain encore,et certainement dans cette indifférence faite de banalisation et de secrète satisfaction qui caractérise ceux auxquels le pouvoir pastoral fut par le peuple donné.

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