L'Etat se militarise-t-il au Cameroun ?
J'échangeais hier avec mon oncle ancien Ngomna qui coule une retraite paisible. Il m'a invité à manger un couscous de maïs avec les feuilles de manioc. C'est un plat délicieux pour qui comme moi plonge ses racines dans le Mbam. Entre deux bouchées de couscous, je l'interpelle sur le tabassage dont les populations d'Obala ont été victimes. A ce que relate le quotidien Mutations, Victor Mbemi sous-préfet de la localité aurait été giflé et jeté au sol alors qu'il tentait de raisonner nos braves pandores de la garde présidentielle.
Lorsqu'il a entendu ce récit - qui pourrait également être démenti - il a avalé son kepen ke basë de travers. Il n'en revenait pas d'apprendre qu'un soldat ait usé de violence à l'encontre d'une autorité administrative.
« Fiston, me dit-il, je commence à regretter que nous soyons entrés dans l’Etat de droit. Durant les 30 années passées à écumer les circonscriptions administratives camerounaises, il ne me revient pas qu'un soldat fut assez hardi pour frapper de la sorte un individu investi par l'autorité de l’État! Mais où allons nous si des soldats non content de ne point obtempérer une injonction d'un sous-préfet en viennent à le frapper ».
Je me suis alors remémorer cette interview du général Pierre Semengue dans laquelle il rappelait que le respect de l'autorité administrative était un principe intangible de leur formation. Respect et déférence devait, disait-il, marquer les rapports entre les forces de maintien de l'ordre dans leur ensemble et les administrateurs de tous les échelons.
Bien que l'épisode d'Obala soit un cas isolé, il conduit à s'interroger sur la permanence de ce principe dans la formation de nos forces de maintien de l'ordre. Continue-t-on à rappeler cette règle à nos soldats? Nous le pensons. Dans ce cas comment comprendre l’œil au beurre noir dont a hérité le sous-préfet qui tentait de ramener ces soldats à de meilleurs sentiments? D'aucuns penseront que nous sommes dans une militarisation rampante de l’État qui est le fait de certains corps de nos forces de maintien de l'ordre. Est-ce le prélude à une prise de pouvoir ? Les exactions des éléments du BIR sont aujourd'hui monnaies courantes, et les populations redoutent autant certains éléments de ce corps que les coupeurs de routes et autres bandits de grands chemin dont ils sont censés les protéger. Les actes innommables dont sont victimes certains de nos citoyens aux prises avec les éléments de la garde présidentielle à l’instar de celles d’Obala illustrent cette dérive. Un cap a été franchi avec ces voies de fait sur une personne investie de l'autorité administrative. Ces soldats qui sont commis à la sécurité du chef de l’État se croient depuis longtemps au dessus des lois, et surtout du citoyens ordinaire.
Faire la loi, instaurer le désordre
Les populations qui sont aux contact de nos différentes forces ainsi que différents corps de notre société le savent. Il faut craindre les bandits de grands chemin, les coupeurs de route. Il faut craindre plus encore nos forces de l’ordre. Elles sont aujourd’hui passées maître dans l’art de l’exaction. Les vols comme celui de cette Prado de la Sopecam, commis par un élément du BIR, les braquage comme celui d’Ecobank Bonabéri dont l’enquête s’oriente vers des complicités au sein même de l’armée ne sont plus des cas marginaux. Il ne se passe plus un mois sans qu’un organe de presse ne relaie les forfaitures de ces individus qui sont censés assurer l’ordre et la sécurité des citoyens. Pour cela, on peut raisonnablement considérer que ces forces comportent en leur sein un potentiel de déstabilisation de la société dont il faut prendre la mesure.
D’autre part, ces forces sont celles qui par leurs actions confortent l’ordre présent. Lorsqu’il a fallu faire rentrer dans le rang les «apprentis-sorciers », elles sont sorties des casernes dans lesquelles elles ne sont pas cantonnées. Quand il fallait verser de l’eau et passer à tabac Kah Walla et autre Mboua Massock, elles étaient de sortie. On pouvait penser en regard de ces faits, que si elles constituent une menace pour ceux qui revendiquent une alternance et les populations, elles constituaient le socle sur lequel l’ordre dominant pouvait assurer sa pérennité. Les évènements d’Obala et la gifle reçue par notre brave sous-préfet sont un signe précurseur d’une inversion fonctionnelle de la machine gouvernante au sein de laquelle le pouvoir militaire s’affranchit du pouvoir exécutif.En attendant de le revendiquer ? Wait and see !
Une gifle annonciatrice d’une domination sociétale du pouvoir militaire ?
La gifle reçue par Victor Mbémi comme le rapporte le quotidien Mutations indique-t-elle un changement de paradigme dans les rapports entre autorités administratives et pouvoir civil ?
Hier, lorsque nous n’étions pas encore rentré dans l’Etat de droit, le respect de l’autorité administrative était de mise. Il ne serait pas venu à l’esprit d’un soldat fut-il colonel de frapper un individu investi de l’autorité de l’Etat et représentant direct du chef de notre Etat dans une circonscription administrative. Le ngomna, nom générique de toute autorité administrative était tout puissant dans sa circonscription. Il inspirait respect aux populations et l’allégeance des forces de l’ordre ne souffrait aucune entorse. Mais ça, c’était avant que nous n’entrions dans l’Etat de droit.
Le sous-préfet, représentant du chef de l’État à Obala giflé, c'est le président de la république qui est giflé. Ce n'est pas l'autorité du sous-préfet qui est bafouée, c'est celle de celui qu'il représente. Cet œil au beurre noir qu'il traîne, c'est le président de la république qui le porte. Peut-on et doit-on laisser impuni un soldat qui frappe le dépositaire de la légitimité et le garant des institutions ?
Eborgner des populations, cela était devenu banal et les condamnations pour des actes remplissant les journaux ne sont pas légion. Oter la vie à ces mêmes populations, les spolier de leur bien sont désormais naturalisés. Frapper un représentant du chef de l’Etat, cela est rare. C’est un cas isolé nous dira-t-on ?Il s’agit d’une brebis galeuse. Sauf que les populations, elles commencent à les trouver nombreuses ces brebis galeuses. C’est à croire que le troupeau est victime d’une épidémie.
Qu’il est loin l’Etat de barbarie dans lequel seules les populations avaient à craindre des forces de maintien de l’ordre. Aujourd’hui, l’ordre que feu le président Ahidjo disait restaurer par tous les moyens, cet ordres dis-je règnera même au sein des autorités administratives. Et le braves soldat qui s’est fendu d’un claque sur le sous-préfet d’Obala est le précurseur d’une longue lignée de soldats qui entendent mettre au pas, après les opposants et la population le pouvoir exécutif.
Il y a là un signe, un indice, un symbole témoignant d’un affranchissement progressif de nos forces de l’ordre du pouvoir exécutif. Nous sommes rentrés dans l’Etat de droit la semaine dernière. Et Le droit est dans cet Etat incarné par la soldatesque. Qu’elle soit du BIR, de la garde présidentielle elle dit que « Désormais, et sachez le autorité administrative, il n’y a pas que les populations et les agitateurs politiques qui doivent nous redouter. Vous également parce que vous dépendez de nous pour la répression, parce que votre légitimité est davantage appuyée sur nos armes, vous êtes semblables à ces populations. Le seul pouvoir légitime est celui que nous confèrent nos armes qui nous affranchissent des lois. » Et oui ! C’est bien cela le progrès social tant attendu. Il n’y a pas que des étudiants qui peuvent impunément comme à Soa être rossés au motif que leurs têtes ne reviennent pas à la sœur d’un pandore. Grâce au ciel, j’ai le mien dans la famille et il est au BIR. Le vôtre est où ?Les ngomna, on les emmerde, vive les pandores !Fermons l’Enam, les prochains administrateurs, ils nous viennent de l’EMIA.
Cet indicateur (la gifle reçue par le sous-préfet) devrait interpeller ceux qui dans leurs résidences cossues ne font pas cas de ces populations tuées souvent plus qu’alors par ces pandores. Eux aussi, demain, recevront davantage qu’une gifle. La vie peut être leur sera ôtée dans cette indifférence qui administre non pas la vie, mais la mort. C’est Foucault qui doit revoir l’échafaudage théorique du cours Sécurité Territoire et Populations. Au Cameroun, on n’administre pas le vie pour augmenter la productivité. On gère la mort pour réguler le chômage. C’est aussi ça entrer dans l’Etat de droit.
Demain peut être cet affranchissement conduira à la revendication d’un pouvoir que seule la soldatesque maintient. Demain peut être nos soldats tout-puissant se prendront à rêver d’Etoudi. Et qui sait ce qui arrivera…vous en serez étourdis !